” Affaire du ramadan de Gennevilliers : la surenchère islamophobe ” par Alain LIPIETZ, économiste, ancien député européen ( EELV )

((/images/Lipietz affiche.jpg)) Notre affiche lors de la venue d’Alain à Nice en décembre 2011 Je reprends cet article d’aujourd’hui d’Alain car je partage son excellente analyse … et ses inquiétudes. %%% Cette confusion idéologique et cet anti-islamisme primaire et vicieux qui s’étend sur notre pays et tente de rapprocher des élus de deux partis opposés aux extrêmes du paysage politique français est très grave. Et cette confusion idéologique est aussi très troublante. Le site d’__[Alain LIPIETZ|http://lipietz.net/?breve464|fr]__ Voici son texte : ” Je profite des vacances (j’y reviendrais…) pour archiver mes vieux articles sur mon site. Hasard : dans la série de mes chroniques pour Politis en 1990, j’archive un article sur l’affaire des foulards et de Dreux, juste au moment où tombe l’affaire du ramadan de Gennevilliers. Je résume. En 1990 la « première affaire du foulard » (je me suis expliqué sur le fond et plus en détail ici ) avait enclenché la première déchirure de la gauche française, ouvrant la voie à un « hold up » : le camouflage du racisme anti-musulmans en défense de la laïcité et du féminisme ! Une partie du camp du progrès humain avait alors renoncé à défendre l’article 18 de la Déclaration Universelle des René Cassin et Stéphane Hessel : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » Le Front National empocha cash les bénéfices de ce renoncement, à l’élection de Dreux, ce que dénonce mon archive. La suite de l’histoire, depuis 22 ans, n’a pas démenti mon diagnostic.

((/images/Lipietz affiche.jpg))Après une campagne présidentielle marquée par les débats sur la viande hallal et les prières dans la rue, cette « histoire » rebondit cette semaine avec le licenciement, par la mairie communiste de Gennevilliers, de quatre animateurs, en vertu d’une clause abusive du contrat de travail leur interdisant de pratiquer le ramadan. Face au tollé général, la municipalité s’est reprise, mais en avançant comme argument que ne pas s’hydrater et alimenter correctement met les enfants en danger. Et, inévitablement, elle a reçu le chaleureux soutien du FN. Le jeûne du ramadan est une forme de rite religieux particulièrement intéressant, en ce qu’il constitue un signe « intérieur », un défi que le croyant se lance à lui-même pour honorer son dieu (je ne suis pas croyant mais il me semble que les chrétiens appellent ça « règle » plutôt que « rite »). Il concerne hommes et femmes et n’est pas ostentatoire. Je reconnais qu’il faut savoir suspendre ses propres règles en cas de nécessité (je désapprouverais un musulman qui refuserait de boire dans le combat contre un incendie de forêt), mais ce n’était pas le cas ici. Il y a trois ans, Natalie et moi avions rencontré AC le Feu ! à Clichy-sous-Bois, fin Aout, pour leur proposer d’être sur nos listes régionales (plutôt que sur celles du NPA !) Il y avait là un animateur, un petit patron, etc. A un moment (il était 19 heures et c’était la canicule) je me suis resservi en jus d’orange et ils ont décliné poliment, c’est à ce moment que je me suis rendu compte qu’ils faisaient le ramadan ! Je ne reviendrais pas ici sur le problème de la convergence rouge-brune islamophobe qui, depuis l’affaire du foulard sous Mitterrand, pourrit la politique française et propulse le FN vers l’hégémonie culturelle et, par endroits, jusqu’à la majorité politique. C’est politiquement le problème essentiel, mais comme on le ressasse depuis 22 ans, je n’ai plus envie. Car aujourd’hui on franchit un palier nouveau. On vient de passer du « Interdiction du foulard parce que c’est un signe de soumission de la femme à l’homme » ( contre l’avis-même des musulmanes féministes que le portent !) à « Interdiction du ramadan car il risque de réduire le rendement du salarié ». Écartons l’illusion que les tâches physiques sont plus fatigantes que les taches intellectuelles, alors que, même en dormant, le cerveau consomme 25 % de l’énergie humaine. Le problème est donc quasi-universel, et l’argument de la baisse de rendement autoriserait l’employeur à licencier les pratiquants, non seulement chez les travailleurs du BTP mais aussi bien sûr chez les employés de banque, chez les infirmières et autres professions qui demandent surtout de l’attention. On ne serait pas loin des listes d’interdiction professionnelle classiques des États pratiquant la discrimination religieuse par exemple anti-israélite (pas seulement les nazis, hein !!) Que l’on ne soit pas au top du top, quand on se couche tard parce qu’on mange à des horaires atypiques (attention, le ramadan ne diminue pas la quantité de nourriture quotidienne, eau, calories et protéines consommées, mais sa répartition dans la journée, ce n’est pas exactement ce qu’on appelle un jeûne chez les chrétiens ou les militants pacifistes), c’est possible. Mais ce n’est qu’un facteur parmi cent autres, négligeable par rapport aux simples variations interindividuelles, ou entre les périodes pour le même individu. Quand j’étais pensionnaire en math sup – math spé à Louis le Grand, lycée hyper-compétitif préparant l’X et Normal Sup avec des cours de maths et de physique sans discontinuer dès 8 h du mat’ et un rythme de 70 heures de travail par semaine, les musulmans de service rompaient le jeune dans leur lit après l’extinction des feux, avec une lampe frontale. Ils avaient « peut-être » une baisse de régime par rapport aux semaines hors-ramadan, mais la plupart des athées ou cathos n’auraient pas tenu leur rythme de travail… Va-t-on interdire certaines professions aux femmes parce qu’elles ont des règles ? On l’a fait jadis, ce fut une victoire sociale de faire reculer cette discrimination. Va-t-on interdire professionnellement les musulmans pratiquants, pour le même prétexte ? Car ce qui est grave dans la position de la mairie PCF de Gennevilliers soutenue sur ce point par le FN, c’est qu’ils en ont fait un règlement a priori ! On ne sanctionne pas ici une personne qui, suite à une faute de service, invoque comme circonstance atténuante la pratique du ramadan (ce qui serait disputable en prud’homme), mais on interdit à des salariés qui sont déjà en situation précaire (et probablement en sous-effectif) de ne pas mettre au service de l’employeur un régime qui leur permettrait de se surpasser ! Heureusement que la propagande écologiste fait reculer le mythe de « nécessité » de la viande de bœuf, car on pourrait interdire professionnellement les végétariens… On pourrait aussi interdire aux salariés de sortir le soir, de faire du jogging hors des heures de travail, de faire l’amour la nuit, de suivre un régime pour garder la ligne, etc. Brisons là. La mairie de Gennevilliers a simplement profité de la vague islamophobe pour tenter d’établir une discrimination anti-beur à l’embauche. La formulation de son contrat de travail (« obligation de s’hydrater et alimenter dans la journée ») n’est qu’une nouvelle forme du « Libéré des obligations militaires » de jadis. Heureusement il reste encore des lambeaux de droit du travail en France, et elle a dû reculer. ” Adresse de cette page : http://lipietz.net/?breve464 Alain LIPIETZ

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